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Première partie, chapitre 21 de Vingt Milieux Sous les Mers. Ceci est un enregistrement de LibriVox. Tous nos enregistrements appartiennent au domaine public. Pour vous renseigner à notre sujet ou pour participer, rendez-vous sur LibriVox.org. Enregistré par Caroline Sophie.

Vingt Milieux Sous les Mers par Jules Verne. Première partie, chapitre 21, Quelques jours à terre. Je fus assez vivement impressionné en touche en terre. Nedland essayait le sol du pied, comme pour en prendre possession. Il n'y avait pourtant que deux mois que nous étions,

suivant l'expression du capitaine Nemo, les passagers du Nautilus, c'est-à-dire, en réalité, les prisonniers de son commandant. En quelques minutes, nous fûmes à une portée de fusils de la côte. Le sol était presque entièrement madrépourrique, mais certains lits de torrent desséchés, semés de débris granitique,

démontraient que cette île était due à une formation primordiale. Tout l'horizon se cachait derrière un rideau de forêts admirables. Des arbres énormes, dont la taille atteignait parfois 200 pieds, se reliaient l'un à l'autre par des guirlandes de lianes, vraies hamacs naturels, que berçaient une brise légère.

C'étaient des mimosa, des ficus, des casuarinas, des tecs, des hibiscus, des pandanus, des palmiers, mélangés à profusion, et sous l'abri de leurs voûtes verdoyantes, au pied de leurs stipes gigantesques, croissaient des orchidées, des légumineuses et des fougères.

Mais, sans remarquer tous ces beaux échantillons de la flore papouasienne, le Canadien abandonna l'agréable pour l'utile. Il aperçut un cocotier, abattit quelques-uns de ses fruits, les brisa et nous bume leur lait, nous mangeâme leur amande, avec une satisfaction qui protestait contre l'ordinaire du nautilus.

« Excellent ! disait Nedland. — Exquis ! répondait Conseil. — Et je ne pense pas, dit le Canadien, que votre Némo s'oppose à ce que nous introduisions une cargaison de coco à son bord.

— Je ne le crois pas, répondis-je, mais il n'y voudra pas goûter. — Tant pis pour lui, dit Conseil. — Et tant mieux pour nous, riposte Nedland. Il en restera davantage. » Un mot seulement, maître Land, dis-je au harponneur,

qui se disposait à ravager un autre cocotier. Le coco est une bonne chose, mais avant d'en remplir le canot, il me paraît sage de reconnaître si l'île ne produit pas quelque substance non moins utile. Des légumes frais seraient bien reçus à l'office du nautilus.

— Monsieur a raison, répondit Conseil, et je propose de réserver trois places dans notre embarcation, l'une pour les fruits, l'autre pour les légumes, et la troisième pour la venaison, dont je n'ai pas encore entrevue le plus mince échantillon.

— Conseil, il ne faut désespérer de rien, répondit le Canadien. — Continuons donc notre excursion, repris-je, mais ayons l'œil aux aguets. Quoique l'île paraisse inhabitée, elle pourrait renfermer cependant quelques individus

qui seraient moins difficiles que nous sur la nature du gibier. — Héhé ! fit Nedland avec un mouvement de mâchoire très significatif. — Eh bien, Ned, s'écrit à Conseil. — Ma foi, répondit le Canadien. Je commence à comprendre les charmes de l'anthropophagie.

— Ned ! Ned ! — Que dites-vous là ? répliquait Conseil. — Vous, anthropophage ! Mais je ne serais plus en sûreté près de vous, moi qui partage votre cabine.

Devrais-je donc me réveiller un jour à demi-dévorer ? — Ami Conseil, je vous aime beaucoup, mais pas assez pour vous manger sans nécessité. — Je ne m'y fis pas, répondit Conseil. En chasse, il faut absolument abattre quelques gibiers

pour satisfaire ce cannibale, ou bien, l'un de ces matins, monsieur ne trouvera plus que des morceaux de domestique pour le servir. Tandis que s'échanger ces divers propos nous pénétrions sous les sombres voûtes de la forêt,

et pendant deux heures nous la parcourions mes en tous sens. Le hasard servit à souhait cette recherche de végétaux comestibles, et l'un des plus utiles produits des zones tropicales nous fournit un aliment précieux qui manquait à bord. Je veux parler de l'arbre à pain,

très abondant dans l'île des Boroires, et j'y remarquais principalement cette variété dépourvue de graines qui porte en malaise le nom de rima. Cet arbre se distinguait des autres arbres

par un tronc droit et haut de quarante pieds. Sa cime, gracieusement arrondie et formée de grandes feuilles multilobées, désignait suffisamment aux yeux d'un naturaliste cette harteau carpus, qui a été très heureusement naturalisée aux îles mascarègnes.

De sa masse de verdure se détachait de gros fruits globuleux, larges d'un décimètre, et pourvue extérieurement de rugosité qui prenait une disposition hexagonale, utile végétale,

dont la nature a gratifié les régions auxquelles le blé manque et qui, sans exiger aucune culture, donne des fruits pendant huit mois de l'année. Nedland les connaissait bien, ces fruits. Il en avait déjà mangé pendant ses nombreux voyages,

et ils savaient préparer leurs substances comme estibles. Aussi leur vue excita-t-elle ses désirs, et ils n'y put tenir plus longtemps. « Monsieur, me dit-il, que je meurs, si je ne goûte pas un peu de cette pâte de l'arbre à pain.

Goûtez, Aminède, goûtez à votre aise. Nous sommes ici pour faire des expériences. Faisons-les. – Ce ne sera pas long, répondit le Canadien. Et, armé d'une lentille,

il alluma un feu de bois mort qui pétilla joyeusement. Pendant ce temps, conseillez-moi, nous choisissions les meilleurs fruits de l'harteau carpus. Quelques-uns n'avaient pas encore atteint un degré suffisant de maturité, et leur peau épaisse recouvrait une pulpe blanche, mais peu fibreuse.

D'autres, en très grand nombre, jaunâtres et gélatineux, n'attendaient que le moment d'être cueillis. Ces fruits ne renfermaient aucun noyau. Conseille en apporta une douzaine à Nedland, qui les plaça sur un feu de charbon,

après les avoir coupés en tranches épaisses, et ce faisant, ils répétaient toujours. Vous verrez, monsieur, comme ce pain est bon. Surtout quand on en est privé depuis longtemps, dit conseil. Ce n'est même plus du pain, ajouta le Canadien.

C'est une pâtisserie délicate. Vous n'en avez jamais mangé, monsieur ? Non, Ned. Eh bien, préparez-vous à absorber une chose succulente. Si vous n'y revenez pas, je ne suis plus le roi des harponneurs.

Au bout de quelques minutes, la partie des fruits exposés au feu fut complètement charbonnée. À l'intérieur apparaissait une pâte blanche, sorte de mie tendre, dont la saveur rappelait celle de l'artichaut.

Il faut l'avouer, ce pain était excellent, et j'en mangeais avec grand plaisir. Malheureusement, dis-je, une telle pâte ne peut se garder fraîche, et il me paraît inutile d'en faire une provision pour le bord.

Par exemple, monsieur, s'écrit à Nedland, vous parlez-là comme un naturaliste, mais moi, je vais agir comme un boulanger. Conseil, faites une récolte de ces fruits

que nous reprendrons à notre retour. Et comment les préparerez-vous ? demandai-je au Canadien. En fabriquant avec leur pulpe une pâte fermentée, qui se gardera indéfiniment et sans se corrompre.

Lorsque je voudrais l'employer, je la ferai cuire à la cuisine du bord, et malgré sa saveur un peu acide, vous la trouverez excellente. Alors, maître Ned,

je vois qu'il ne manque rien à ce pain. Si, monsieur le professeur, répondit le Canadien, il y manque quelques fruits ou tout au moins quelques légumes.

Cherchons les fruits et les légumes. Lorsque notre récolte fut terminée, nous nous mismes en route pour compléter ce dîner terrestre. Nos recherches ne furent pas vaines,

et, vers midi, nous avions fait une ample provision de bananes. Ces produits délicieux de la zone torride mûrissent pendant toute l'année, et les malais,

qui leur ont donné le nom de pisans, les mangent sans les faire cuire. Avec ces bananes, nous recueillîmes des jacks énormes, dont le goût est très accusé,

des mangue savoureuses et des ananas d'une grosseur invraisemblable. Mais cette récolte prit une grande partie de notre temps, que d'ailleurs, il n'y avait pas lieu de regretter.

Conseil observait toujours Ned. Le harponeur marchait en avant, et, pendant sa promenade à travers la forêt, il glanait d'une mince d'excellents fruits qui devaient compléter sa provision.

« Enfin, demande un conseil, il ne vous manque plus rien, ami Ned ? » « Hum, » fit le Canadien. « Quoi ? Vous vous plaigniez ? »

« Tous ces végétaux ne peuvent constituer un repas, » répondit Ned. « C'est la fin d'un repas, c'est un dessert, mais le potage, mais le rôti ! »

« En effet, » dit-je Ned, « nous avez promis des côtelettes qui me semblent fort problématiques. » « Monsieur, »

répondit le Canadien, « non seulement la chasse n'est pas finie, mais elle n'est même pas commencé. Patience, nous finirons bien par rencontrer

quelques animaux de plume ou de poil, et si ce n'est pas en cet endroit, ce sera dans un autre. » « Et si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain, »

ajoute un conseil, « car il ne faut pas trop s'éloigner. Je propose même de revenir au canot. » « Quoi ? Déjà ? » s'écrit Ned.

« Nous devons être de retour avant la nuit, » dis-je. « Mais quelle heure est-il donc ? » demanda le Canadien. « Deux heures au moins, »

répondit conseil. « Comme le temps passe sur ce sol ferme, » s'écrit un maître Nedland avec un soupir de regret. « En route, »

répondit conseil. « Nous revahissons donc à travers la forêt et nous complétons notre récolte en faisant une razzia de choux palmistes qu'il fallut cueillir à la cime des arbres,

de petits haricots, que je reconnus pour être les abrous, des malais, et d'ignames d'une qualité supérieure. » Nous étions surchargés

quand nous arrivâmes au canot. Cependant Nedland ne trouvait pas encore sa provision suffisante. Mais le sort le favorisa.

Au moment de s'embarquer, il aperçut plusieurs arbres, hauts de 25 à 30 pieds, qui appartenaient à l'espèce des palmiers. Ces arbres,

aussi précieux que l'artocarpus, sont justement comptés parmi les plus utiles produits de la Malaisie. C'étaient des sagoutiers, végétaux qui croissent sans culture,

se reproduisant, comme les mûriers, par leurs jetons et leurs graines. Nedland connaissait la manière de traiter ces arbres. Il prit sa hache,

et la maniant avec grande vigueur, il eut bientôt couché sur le sol deux ou trois sagoutiers, dont la maturité se reconnaissait à la poussière blanche

qui saupoudrait leurs palmes. Je le regardais faire plutôt avec les yeux de naturaliste qu'avec les yeux d'un homme affamé. Il commença par enlever à chaque tronc

une bande d'écorce, épaisse d'un pouce, qui recouvrait un réseau de fibres allongés, formant d'inextricables noeuds que mastiquaient une sorte

de farine gommeuse. Cette farine, c'était le sagout, substance comestible qui sert principalement

à l'alimentation des populations mélanésiennes. Ned Lan se contenta pour le moment de couper ses troncs par des morceaux, comme il eut fait de bois à brûler, se réservant d'en extraire plus tard la farine,

de la passer dans une étoffe afin de la séparer de ses ligaments fibreux, d'en faire évaporer l'humidité au soleil et de la laisser durcir dans des moules. Enfin, à cinq heures du soir,

chargé de toutes nos richesses, nous quittions le rivage de l'île et, une demi-heure après, nous accostions le Nautilus. Personne ne parut à notre arrivée.

L'énorme cylindre de tôle semblait désert. Les provisions embarquées, je descendis de ma chambre. J'y trouvais mon souper prêt. Je mangeais,

puis je m'endormis. Le lendemain, 6 janvier, rien de nouveau à bord. Pas un bruit à l'intérieur, pas un signe de vie.

Le canot était resté le long du bord, à la place même où nous l'avions laissé. Nous résolûmes de retourner à l'île Géborroir. Nedland espérait être plus heureux que la veille au point de vue du chasseur

et désirait visiter une autre partie de la forêt. Au lever du soleil, nous étions en route, l'embarcation enlevée par le flot qui portait à terre,

atteignit l'île en peu d'instants. Nous débarquâmes, et pensant qu'il valait mieux s'en rapporter à l'instinct du Canadien, nous suivîmes Nedland

Nedland remonta la côte vers l'ouest, puis passant à Gé, quelques lits de torrent, il gagnait la haute plaine que bordait d'admirables forêts. Quelques martins pêcheurs

rôdaient le long des cours d'eau, mais ils ne se laissaient pas approcher. Leur circonspection me prouva que ces volatils savaient à quoi s'en tenir sur les bipèdes de notre espèce,

et j'en conclus que si l'île n'était pas habitée, du moins des êtres humains la fréquentaient. Après avoir traversé une assez grasse frérie, nous arrivâmes à la lisière d'un petit bois qui animait le chant et le vol d'un grand nombre d'oiseaux.

Ce ne sont encore que des oiseaux, dit Conseil. Mais il y en a qui se mangent, répondit le harponneur. Point, ami Ned, répliqua Conseil,

car je ne voilà que des simples perroquets. Ami Conseil, répondit gravement Ned, le perroquet le faisant de ceux qui n'ont pas autre chose à manger. Et j'ajouterai, dis-je,

que cet oiseau, convenablement préparé, vaut son coup de fourchette. En effet, sous l'épais feuillage de ce bois, tout un monde de perroquets

voltigés de branche en branche, n'attendant qu'une éducation plus soignée pour parler la langue humaine. Pour le moment, il cacotait en compagnie de perruches de toutes couleurs, de graves cacatoies,

qui semblaient méditer quelques problèmes philosophiques, tandis que des lorries d'un rouge éclatant passaient comme un morceau de tamine emporté par la brise, au milieu de calaos au vol bruyant,

de papouas peint des plus fines nuances de l'azur, et de toute une variété de volatiles charmants, mais généralement peu comestibles. Cependant,

un oiseau particulier à cette ère, et qui n'a jamais dépassé la limite des îles d'Arou et des îles des Papouas, manquait à cette collection. Mais le sort me réservait de l'admirer avant peu.

Après avoir traversé un taille de médioc repesseur, nous avions retrouvé une plaine obstruée de buissons. Je vis à l'heure s'enlever de magnifiques oiseaux

à disposition de leurs longues plumes obligées à se diriger contre le vent. Leur vol ondulé, la grâce de leurs courbes aériennes, le chatoiement de leurs couleurs

attirait et charmait le regard. Je n'eus pas de peine à les reconnaître. « Des oiseaux de paradis ! m'écriai-je. Ordre des passeraux, section des

Clistomores, répondit Conseil. Famille des Perdrots ? demanda Ndelland. Je ne crois pas, Maître Land. Néanmoins, je compte sur votre adresse pour attraper

un de ces charmants produits de la nature tropicale. On est serra, Monsieur le Professeur, quoique je sois plus habitué à manier le harpon que le fusil. Les Malais, qui font un grand commerce

de ces oiseaux avec les Chinois, ont pour les prendre divers moyens que nous ne pouvions employer. Tantôt ils disposent des lacets au sommet des arbres élevés que les paradisiers habitent de

préférence, tantôt ils s'en emparent avec une glu tenace qui paralyse leurs mouvements. Ils vont même jusqu'à empoisonner les fontaines, où ces oiseaux ont l'habitude de boire.

Quant à nous, nous étions réduits à les tirer au vol, ce qui nous laissait peu de chance de les atteindre. Et en effet, nous épuisâmes vainement une partie de nos munitions.

Vers onze heures du matin, le premier plan des montagnes qui forment le centre de l'île était franchi, et nous n'avions encore rien tué. La fin nous aiguillonnait. Les chasseurs

s'étaient fiés aux produits de leur chasse, et ils avaient eu tort. Et heureusement, Conseil, à sa grande surprise, fit un coup double et assura le déjeuner. Il a bâti un pigeon blanc

et un ramié, qui, lestement plumé et suspendu à une brochette, retire devant un feu ardent de bois mort. Pendant que ces intéressants animaux cuisaient,

Neth prépara des fruits de l'arthocarpus. Puis, le pigeon et le ramié furent dévorés jusqu'aux eaux et déclarés excellents. La muscade, dont ils ont l'habitude de se gaver,

parfume leur chair et en fait les poulards de la mer, et ils ont pu manger délicieux. C'est comme si les poulards se nourrissaient de truffes, dit Conseil.

Et maintenant, Ned, que vous manque-t-il ? demandai-je au Canadien. Un gibier à quatre pattes, Monsieur Aaronax, répondit Nedland. Tous ces pigeons ne sont que hors d'œuvre

et à musette de la bouche. Aussi, tant que je n'aurais pas tué un animal à côtelette, je ne serais pas content. Ni moi, Ned, si je n'attrape pas un paradisier.

Revenons vers la mer. Nous sommes arrivés aux premières pentes des montagnes, et je pense qu'il vaut mieux regagner la région des forêts. C'est un avis censé, et il fut suivi. Après une heure de marche,

nous avions atteint une véritable forêt de Sagoutier. Quelques serpents inoffensifs fuyaient sous nos pas. Les oiseaux de Paradis se dérobaient à notre approche, et véritablement

je désespérais de les atteindre lorsque Conseil, qui marchait en avant, se baissa soudain, poussant un cri de triomphe, et revint à moi, rapportant un magnifique paradisier.

Ah, bravo, Conseil, m'écriai-je. Monsieur est bien bon, répondit Conseil. Mais non, mon garçon, tu as fait là un coup de maître, prendre un

de ces oiseaux vivants et le prendre à la main ? Si Monsieur veut l'examiner de près, il verra que je n'ai pas eu grand mérite. Et pourquoi, Conseil ? Parce que cet oiseau est ivre

comme une caille. Ivre ? Oui, Monsieur, ivre des muscades qu'il dévoraît sous le muscadier où je l'ai pris. Voyez, Aminède, voyez les monstrueux effets d'une intempérance.

Mille diables, répousta le Canadien. Pour ceux que j'ai bu de djinn depuis deux mois, ce n'est pas la peine de me le reprocher. Cependant, j'examinai

le curieux oiseau. Conseil ne se trompait pas. Le paradisier, enivré par le sucre capiteux, était réduit à l'impuissance. Il ne pouvait voler, il marchait à peine.

Mais cela m'inquit à peu et je le laissais cuver ses muscades. Cet oiseau appartenait à la plus belle des huit espèces que l'on compte en pas poésie et dans les îles voisines.

C'était le paradisier Grand Hémorode, l'un des plus rares. Il mesurait trois décimètres de longueur. Sa tête était relativement petite. Ses yeux

placés près de l'ouverture du bec et petits aussi. Mais il offrait une admirable réunion de nuances, étant jaune de bec, brun de pied et d'ongle,

noisette aux ailes emprouprées à leurs extrémités, jaune pâle à la tête et sur le derrière du cou, couleur d'hémorode à la gorge, bras marron au ventre et à la poitrine.

Deux filets cornés et duveuteux s'élevaient au-dessus de sa queue que prolongeait de longues plumes très légères, d'une finesse admirable,

et il complétait l'ensemble de ce merveilleux oiseau que les indigènes ont poétiquement appelé l'oiseau du soleil. Je souhaitais vivement de pouvoir amener à Paris ce superbe spécimen

des paradisiers, afin d'en faire don au jardin des plantes qui n'en possède pas un seul vivant. C'est donc bien rare, demanda le Canadien,

du ton d'un chasseur qui estime fort peu le gibier au point de vue de l'art. Très rare, mon brave compagnon, et surtout très difficile à prendre vivant. Et même mort,

ces oiseaux sont encore l'objet d'un important trafic. Aussi, les naturels ont-ils imaginé d'en fabriquer comme on fabrique des perles ou de diamants. Quoi ? s'écrit à conseil.

On fait de faux oiseaux de paradis ? Oui, conseil. Et Monsieur connait-il le procédé des indigènes ? Parfaitement. Les paradisiers, pendant la moussonde

d'Est, perdent ces magnifiques plumes qui entourent leurs queues et que les naturalistes ont appelé plumes sub alaires. Ce sont ces plumes que recueillent les Fomoneilleurs en volatiles

et qu'ils adaptent adroitement à quelques pauvres perruches préalablement mutilées. Puis ils teignent, ils la suturent, ils vernissent l'oiseau, et ils expédient au Muséum et aux amateurs d'Europe

ces produits de leur singulière industrie. Bon, fille Nedland, si ce n'est pas l'oiseau, ce sont toujours ces plumes. Et tant que l'objet n'est pas destiné à être mangé,

je n'y vois pas grand mal. Mais si mes désirs étaient satisfaits par la position de ce paradisier, ceux du chasseur canadien ne l'étaient pas encore. Heureusement,

vers deux heures, Nedland a bâti un magnifique cochon des bois de ceux que les naturels appellent bari ou temps. L'animal venait à propos pour nous procurer de la vraie viande de 4 rupèdes,

et il fut bien reçu. Nedland se montra très glorieux de son coup de fusil. Le cochon, touché par la balle électrique, était tombé raide mort.

Le Canadien le dépouilla et le vida proprement, après en avoir retiré une demi-douzaine de côtelettes destinées à fournir une grillade pour le repas du soir. Puis cette chasse fut reprise,

qui devait encore être marquée par les exploits de Ned et de conseil. En effet, les deux amis, battant les buissons, firent lever une troupe de kangourous qui s'enfuirent

en bondissant sur leurs pattes élastiques. Mais ces animaux ne s'enfuirent pas si rapidement que la capsule électrique ne put les arrêter dans leurs courses. « Ah, monsieur le professeur !

s'écria Nedland que la rage du chasseur prenait à la tête. Quelle gibier excellent ! Cuit à l'étuvier surtout ! Quel approvisionnement pour le Nautilus ! Deux, trois, cinq à terre !

Et quand je pense que nous dévorerons toute cette chair et que ces imbéciles du bord n'en auront pas miette ! » Je crois que, dans l'excès de sa joie, le Canadien, s'il n'avait pas tant

parlé, aurait massacré toute la bande. Mais il se contenta d'une douzaine de ces intéressants marsupiaux qui forment le premier ordre des mammifères aplaçantaires,

nous dit conseil. Ces animaux étaient de petite taille. C'était une espèce de ces kangourous-lapins qui gîtent habituellement dans le creux des arbres et dont la vélocité est extrême.

Mais s'ils sont de médiocre grosseur, ils fournissent, du moins, la chair la plus estimée. Nous étions très satisfaits des résultats de notre chasse. Le joyeux Ned

se proposait de revenir le lendemain à cette île enchantée, qu'il voulait dépeupler de toutes ses caturpèdes comestibles. Mais il comptait sans les événements.

À 6 heures du soir, nous avions regagné la plage. Notre canot était échoué à sa place habituelle. Le nautilus, semblable à un long écueil,

émergeait des flots à 2000 du rivage. Nedland, sans plus tarder, s'occupa de la grande affaire du dîner. Il s'entendait admirablement à toute cette cuisine.

Les côtelettes de baril ou temps, grillées sur des charbons, répandirent bientôt une délicieuse odeur qui parfuma l'atmosphère. Mais je m'aperçois que je marche

sous les traces du Canadien. Et voici en extase devant une grillade de porc frais, que l'on me pardonne, comme j'ai pardonné à maître Land, et pour les mêmes motifs.

Enfin, le dîner fut excellent. Deux ramiers complétèrent ce menu extraordinaire. La pâte de sagout, le pain de l'artocarpus, quelques manges, une demi-douzaine

d'ananas, et la liqueur fermentée de certaines noix de coco nous mirent en joie. Je crois même que les idées de mes dignes compagnons n'avaient pas toute la netteté

désirable. Si nous ne retournions pas ce soir au Nautilus du conseil, si nous n'y retournions jamais, ajoute à Nedland.

En ce moment, une pierre vint tomber à nos pieds et coup à coup à la proposition du harponeur. Fin du chapitre 21 de la première partie.

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