Chapter 2
Deuxième partie, chapitre 3 de Vingt mille lieues sous les mers. Ceci est un enregistrement LibriVox. Tous nos enregistrements appartiennent au domaine public. Pour vous renseigner à notre sujet ou pour participer, rendez-vous sur LibriVox.org.
Enregistré par Caroline Sophie. Vingt mille lieues sous les mers par Jules Verne. Deuxième partie, chapitre 3, une perle de dix millions. La nuit arriva, je me couchais. Je dormis assez mal.
Les squales jouèrent un rôle important dans mes rêves et je trouvais très juste et très injuste à la fois cette étymologie qui fait venir le mot requin du mot requiem. Le lendemain, à quatre heures du matin,
je fus réveillé par le steward que le capitaine Nemo avait spécialement mis à mon service. Je me levais rapidement, je m'habillais et je passais dans le salon. Le capitaine Nemo m'y attendait.
« Monsieur Aronax, me dit-il, êtes-vous prêt à partir ? Je suis prêt, veuillez me suivre. Et mes compagnons, capitaine ? Ils sont prévenus et nous attendent.
N'allons-nous pas revêtir nos scaphandres ? demandai-je. Pas encore. Je n'ai pas laissé les Nautilus approcher de trop près à cette côte
et nous sommes assez au large du banc de Manard, mais j'ai fait parer le canot qui nous conduira au point précis de débarquement et nous épargnera un assez long trajet. Il emporte nos appareils de plongeurs
que nous revêtirons au moment où commencera cette exploration sous-marine. Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central dont les marches aboutissaient à la plateforme.
Nèdes et conseils se trouvaient là, enchantés de la partie de plaisir qui se préparait. Cinq matelots du Nautilus, les avirons armés,
nous attendaient dans le canot qui avait été bossé contre le bord. La nuit était encore obscure. Les lacs de nuages couvraient le ciel et ne laissaient apercevoir que de rares étoiles.
Je portais mes yeux du côté de la terre, mais je ne vis qu'une ligne trouble qui fermait les trois quarts de l'horizon, du sud-ouest au nord-ouest.
Le Nautilus ayant remonté pendant la nuit la côte occidentale de Ceylan se trouvait à l'ouest de la baie, au plus tôt de ce golfe formé par cette terre et l'île de Manard.
Là, sous les sombres eaux, s'étendait le banc de Pintadine, inépuisable champ de perles dont la longueur dépasse vingt mille. Le capitaine Nemo, conseil, Nedland et moi,
nous prîmes place à l'arrière du canot. Le patron de l'embarcation se mit à la barre, ses quatre compagnons appuyer sur leurs avirons,
la bosse se fût larguée et nous débordâmes. Le canot se dirigea vers le sud, ses nageurs ne se pressaient pas. J'observais que leurs coups d'avirons vigoureusement engagés sous le sol
ne se succédaient que de dix secondes en dix secondes, suivant la méthode généralement usité dans les marines de guerre. Tandis que la embarcation courait
sur son air, les gouttelettes liquides frappaient en crépitant le fond noir des flots comme des bavures de plomb fondu. Une petite houle, venue du large,
imprimait au canot un léger roulis et quelques crêtes de lame clapotaient à son avant. Nous étions silencieux, nous étions silencieux.
À quoi songait le capitaine Nemo ? Peut-être à cette terre dont il s'approchait et qu'il trouvait trop près de lui, contrairement à l'opinion du Canadien auquel il semblait encore trop éloigné.
Quant à conseil, il était là en simple curieux. Vers cinq heures et demie, les premières teintes de l'horizon accusèrent plus nettement la ligne supérieure
de la côte, assez plate dans l'est. Elle se renflait un peu vers le sud. Cinq mille la séparait encore et son rivage se confondait
avec les eaux brumeuses. Entre elle et nous, la mer était déserte. Pas un bateau, pas un plongeur, solitude profonde sur ce lieu de rendez-vous
des pêcheurs de perles. Ainsi que le capitaine Nemo me l'avait fait observer, nous arrivions un mois trop tôt dans ses parages. À six heures, le jour
se fit subitement, avec cette rapidité particulière aux régions tropicales qui ne connaissent ni l'aurore ni le crépuscule. Les rayons solaires percèrent le rideau
de nuages amoncelé sur l'horizon oriental et l'astre radieux s'éleva rapidement. Je vis distinctement la terre avec quelques arbres et parts,
ça et là. Le canot s'avança vers l'île de Manahar qui s'arrondissait dans le sud. Le capitaine Nemo s'était levé de son banc et observait la mer.
Sur un signe de lui, l'ancre fut mouillée et la chaîne courut à peine, car le fond n'était pas à plus d'un mètre et il formait en cet endroit
l'un des plus hauts points du banc de Pintadine. Le canot évita aussitôt sous la poussée du jusan qui portait au large. « Nous voici arrivés,
monsieur Aronax » dit alors le capitaine Nemo. « Vous voyez cette berre serrée ? C'est ici même que dans un mois se réuniront les nombreux bateaux de pêche des exploitants et ce sont ces eaux
que leurs plongeurs iront audacieusement fouiller. Cette baie est heureusement disposée pour ce genre de pêche. Elle est abritée des vents les plus forts et la mer n'y est jamais très houleuse,
circonstance très favorable au travail des plongeurs. Nous allons maintenant revertir nos scaphandres et nous commencerons notre promenade. Je ne répondis rien
et tout en regardant ces flots suspects et des dématelots de l'embarcation, je commençais à revêtir mon lourd vêtement de mer. Le capitaine Nemo et mes deux compagnons
s'habillaient aussi. Aucun des hommes du Nautilus ne devait nous accompagner dans cette nouvelle extursion. Bientôt, nous fûmes emprisonnés
jusqu'au cou dans le vêtement de caoutchouc et les bretelles fixèrent sur notre dos les appareils à air. Quant aux appareils Rumkorf, il n'en était pas question.
Avant d'introduire ma tête dans sa capsule de cuivre, j'enfile l'observation au capitaine. Ces appareils nous seraient inutiles, me répondit le capitaine.
Nous n'irons pas à de grandes profondeurs et les rayons solaires suffiront à éclairer notre marche. D'ailleurs, il n'est pas prudent d'emporter sous ses eaux une lanterne électrique.
Son éclat pourrait attirer inopinément quelques dangereux habitants de ses parages. Pendant que le capitaine Nemo prononçait ses paroles,
je me retournais vers Conseil et Nedland, mais ces deux amis avaient déjà emboîté leur tête dans la calotte métallique et ils ne pouvaient ni entendre
ni répondre. Une dernière question me restait à adresser au capitaine Nemo. « Et nos armes ? » lui demandai-je. « Nos fusils ? » « Des fusils ?
À quoi bon ? Vos montagnards n'attaquent-ils pas lourd sans poignard à la main ? Et l'acier n'est-il pas plus sûr que le plomb ? Voici une lame solide. Passez-la à votre ceinture
et partons. » Je regardais mes compagnons. Ils étaient armés, comme nous, et de plus Nedland brandissait un énorme harpon qu'il avait déposé dans le canot
avant de quitter le Nautilus. Puis, suivant l'exemple du capitaine, je me laissais coiffer de la pesante sphère de cuivre et nos réservoirs à air furent immédiatement mis
en activité. Un instant après, les matelots de l'embarcation nous débarquaient les uns après les autres et, par un mètre et demi dos,
nous sonnions pieds sur un sable uni. Le capitaine Nemu nous fit un signe de la main, nous lui suivîmes, et par une pente douce, nous disparûmes sous les flots.
Là, les idées qui obsédaient mon cerveau m'abandonnèrent. Je redevins étonnamment calme. La facilité de mes mouvements accrue ma confiance, et l'étrangeté du spectacle captiva mon imagination.
Le soleil envoyait déjà sous les eaux une clarté suffisante. Les moindres objets restaient perceptibles. Après dix minutes de marche, nous étions par cinq mètres d'eau
et le terrain devenait à peu près plat. Sur nos pas, comme des compagnies de bécassine dans un marais, se levaient des volets de poissons curieux du genre des monophtères
dont les sujets n'ont d'autres nageoires que celles de la queue. Je reconnus le javanais, véritable serpent, long de huit décimètres,
au ventre livide, sur les lignes d'or de ses flancs. Dans le genre des stromatées, dont le corps est très comprimé et ovale, j'observais des parusses aux couleurs éclatantes,
pourtant comme une faux d'un nageoir dorsal, poissons comestibles qui, séchés et marinés, forment un mets excellent,
connu sous le nom de caravade, puis des tranque-bars, appartenant au genre des apcyphoroïdes, dont le corps est recouvert d'une cuirasse écailleuse à huit pans longitudinaux.
Cependant, l'élévation progressive du soleil éclairait de plus en plus la masse des eaux. Le sol changeait peu à peu. Au sable fin succidait une véritable chaussée
de rochers arrondis, revêtue d'un tapis de mollusques et de zoophytes. Parmi les échantillons de ces deux embranchements, je remarquais des placènes à valves minces
et inégales, sorte d'ostracées particulières à la mer rouge et à l'océan indien, des lucines orangées à coquilles orbiculaires, des barrières, subulées,
quelques-unes de ces pourpres persiques qui fournissaient au Nautilus une teinture admirable, des rochers cornus longs de quinze centimètres qui se dressaient sous les flots comme des mains
prêtes à vous saisir, des turbinels de cornigères, toutes hérissées d'épines, des lingules yantes, des anathines, coquillages comestibles
qui alimentent les marchés de l'Industan, des pélagies panopires, légèrement lumineuses, et enfin d'admirables oculines flabelliformes, magnifiques éventails
qui forment l'une des plus riches arborisations de ces mers. Au milieu de ces plantes vivantes et sous les berceaux d'hydrophytes, courées de gauche lesions
d'articulés, particulièrement des ranines dentées dont la carapace représente un triangle un peu arrondi, des biorgs, spécial à ces parages, des parthénopes horribles
dont l'aspect répugnait au regard, un animal non moins hideux que je rencontrais plusieurs fois, ce fut ce crabe énorme observé par M. Darwin,
auquel la nature a donné l'instinct et la force nécessaire pour se nourrir de noix de coco. Il grimpe aux arbres du rivage, il fait tomber la noix qui se fend dans sa chute
et il ouvre avec ses puissantes pinces. Ici, sous ses flots clairs, ce crabe courait avec une agilité sans pareille, tandis que des kilonnées franches
de cette espèce qui fréquente les côtes du Malabar se déplaçaient lentement entre les roches ébranlées. Vers cette heure,
nous arpentions enfin le banc de Pintadine sur lequel les huîtres perlières se reproduisent par millions. Ces mollusques précieux adhéraient aux rocs et y étaient fortement attachés
par ce bissus de couleur brune qui ne leur permet pas de se déplacer, en quoi ces huîtres sont inférieurs aux moules elles-mêmes, auxquelles la nature n'a pas refusé
de se faire en commotion. La Pintadine Méléagrina, la mer Perle, dont les valves sont à peu près égales, se présente sous la forme d'une coquille
arrondie aux épaisse parois très rugueuses à l'extérieur. Quelques-unes de ces coquilles étaient feuilletées et sillonnées de bancs de verdâtre qui rayonnaient de leur sommet.
Elles appartenaient aux jeunes huîtres. Les autres, à surface rude et noire, vieilles de dix ans et plus, mesuraient jusqu'à quinze centimètres de largeur.
Le capitaine Nemo me montra de la main cet amoncellement prodigieux de Pintadine et j'ai compris que cette mine était véritablement inépuisable car la force créatrice de la nature
l'emporte sur l'instinct destructif de l'homme. Nedland, fidèle à cet instinct, se hâtait d'amplir des plus beaux bonus qu'un filet qu'il portait à son côté. Mais ne nous pouvions nous arrêter.
Il fallait suivre le capitaine qui semblait se diriger par des sentiers connus de lui seul. Le sol remontait sensiblement et parfois mon bras, que j'élevais,
dépassait la surface de la mer. Puis le niveau du banc se rabaisse qu'apprécieusement. Souvent nous tournions de hauts rocs enfilés en pyramidions.
Dans leurs sombres enfractuosités de gros crustacés, pointés sur leurs hautes pattes comme des machines de guerre, nous regardaient de leurs yeux fixes
et sous nos yeux rampaient des myrianes, des glycères, des aricis et des anélides qui allongeaient démirsurément leurs antennes et leurs cires tentaculaires. En ce moment s'ouvrit devant nos pas
une vaste grotte, creusée dans un pittoresque entassement de rochers tapissés de toutes les hautes lisses de la flore sous-marine. D'abord, cette grotte me parut
profondément obscure. Les rayons solaires semblaient s'y d'éteindre par dégradation successive. Sa vague transparence n'était plus que de la lumière noyée.
Le capitaine Nemo y entra, nous après lui. Mes yeux s'accoutumaient bientôt à ces ténèbres relatives. Je distinguais les retombées si capricieusement contournées de la voûte
que supportaient des piliers naturels largement assis sur leurs bases de granitique, comme les lourdes colonnes de l'architecture toscane. Pourquoi notre incompréhensible guide
nous entraînait-il au fond de cette crypte sous-marine ? J'allais le savoir avant peu. Après avoir descendu une pente assez raide, nos pieds foulaient le fond d'une sorte
de puits circulaires. Là, le capitaine Nemo s'arrêta et de la main il nous indiqua un objet que je n'avais pas encore aperçu. C'était une huître
de dimensions extraordinaires, une triktane gigantesque, un bénitier qui eut contenu un lac d'eau sainte, une vasque
dont la largeur dépassait deux mètres et conséquemment plus grande que celle qui ornait le salon du Nautilus. Je m'approchais de ce mollusque phénoménal. Par son bicus,
il adhérait à une table de granit et là il se développait isolément dans les eaux calmes de la grotte. J'estimais le poids de cette triktane à 300 kg.
Or, une telle huître contient 15 kg de chair et il faudrait l'estomac d'un gargantua pour en absorber quelques douzaines. Le capitaine Nemo connaissait
évidemment l'existence de ce bivalve. Ce n'était pas la première fois qu'il le visitait et je pensais qu'en nous conduisant à cet endroit, il voulait seulement nous montrer une curiosité naturelle.
Je me trompais. Le capitaine Nemo avait un intérêt particulier à constater l'attaque actuelle de cette triktane. Les deux valves du mollusque
étaient entre ouvertes. Le capitaine s'approcha et introduisit son poignard entre les coquilles pour les empêcher de se rabattre. Puis, de la main, il souleva
la tunique membraneuse effrangée sur ses bords qui formaient le manteau de l'animal. Là, entre les plis foliacés, je vis une perle libre
dont la grosseur égalait celle d'une noix de cocotier. Sa forme globuleuse, sa limpidité parfaite, son orient admirable en faisait un bijou d'un inestimable prix.
Emporté par la curiosité, j'étendais la main pour la saisir, pour la peser, pour la palper. Mais le capitaine m'arrêta,
lui, il fut un signe négatif et, retirant son poignard par un mouvement rapide, il laissa les deux valves se refermer subitement. Je compris alors
quel était le dessin du capitaine Nemo. En laissant cette perle enfouie sous le manteau de la trichedane, il lui permettait de s'accroître insensiblement. Avec chaque année,
la sécrétion du mollusque y ajoutait de nouvelles couches concentriques. Seul le capitaine connaissait la grotte où murissait cet admirable fruit et de la nature,
seul il l'élevait, pour ainsi dire, afin de la transporter un jour dans son précieux musée. Peut-être même, suivant l'exemple des Chinois et des Indiens, avait-il déterminé la production
de cette perle, en introduisant sous les plis du mollusque quelques morceaux de verre ou de métal qui s'étaient peu à peu recouverts de la matière nagrée ? En tout cas,
comparant cette perle à celle que je connaissais déjà, à celle qui brillait dans la collection du capitaine, estimait sa valeur à 10 millions de francs au moins ! Superbe curiosité naturelle
et non bijou de luxe, car je ne sais quelles oreilles féminines auraient pu la supporter. La visite à l'opulente Trikdan était terminée. Le capitaine Nemo quittait la grotte
et nous remontâmes sur le banc de Pintadine au milieu de ces eaux claires que ne troublaient pas encore le travail des plongeurs. Nous marchions isolément, en véritable flâneur,
chacun s'arrêtant ou s'éloignant au gré de sa fantaisie. Pour mon compte, je n'avais plus aucun souci des dangers que mon imagination avait exagéré si ridiculement. Le haut fond se rapprochait sensiblement de la surface de la mer
et bientôt, par un mètre d'eau, ma tête dépassa le niveau océanique. Konseï me rejoignit, écolant sa grosse capsule à la mienne, il me fit des yeux un salut amical.
Mais ce plateau élevé ne mesurait que quelques toises et bientôt nos fumes rentraient dans notre élément. Je crois avoir maintenant le droit de le qualifier ainsi. Dix minutes après, le capitaine Nemo s'arrêtait soudain.
Je cru qu'il faisait halte pour retourner sur ses pas. Non, un geste ! Il nous ordonna de nous blottir près de lui au fond d'une large enfractuosité. Sa main se dirigea vers un point
de la masse liquide et je regardais attentivement. À cinq mètres de moi, une ombre apparut et s'abaissa jusqu'au sol. L'inquiétante idée des requins
traversa mon esprit. Mais je me trompais. Et cette fois encore, nous n'avions pas affaire aux monstres de l'océan. C'était un homme, un homme vivant,
un indien, un noir, un pêcheur, un pauvre diable, sans doute, qui venait glaner avant la récolte. J'apercevais les fonds de son canot mouillé à quelques pieds au-dessus de sa tête.
Il plongeait et remontait successivement. L'air taillait en pain de sucre et qu'il serrait du pied, tandis qu'une corde la rattachait à son bateau,
lui servait à descendre plus rapidement au fond de la mer. C'était là tout son outillage. Arrivé au sol, par cinq mètres de profondeur environ, il se précipitait à genoux
et remplissait son sac de pintadine ramassé au hasard. Puis il remontait, vidé son sac, ramenait sa pierre et recommençait son opération, qui ne durait que trente secondes.
Ce plongeur ne nous voyait pas. L'ombre du rocher nous dérobait à ses regards. Et d'ailleurs, comment ce pauvre indien aurait-il jamais supposé que des hommes,
des êtres semblables à lui, fussent là, sous les eaux, épiant ses mouvements, ne perdant aucun détail de sa pêche ? Plusieurs fois, il remonta ainsi
et plongea de nouveau. Il ne rapportait pas plus d'une dizaine de pintadines à chaque plongée, car il fallait les arracher du banc auquel elles s'accrochaient par leur robuste bissus.
Et combien de ses uîtres étaient privés de ses perles, pour lesquelles il risquait sa vie ? Je l'observais avec une attention profonde. Sa manœuvre se faisait régulièrement
et pendant une demi-heure, aucun danger ne parut le menacer. Je me familiarisais donc avec le spectacle de cette pêche intéressante, quand, tout d'un coup,
à un moment où l'indien s'était agenouillé sur le sol, je lui vis faire un geste d'effroi, se relever et prendre son élan pour remonter à la surface des flots.
Je compris son épouvante. Une ombre gigantesque apparaissait au-dessus du malheureux plongeur. C'était d'un requin de grande taille
qui s'avançait diagonalement l'œil en feu, les mâchoires ouvertes. J'étais muet d'horreur, incapable de faire un mouvement.
Le vorace animal d'un vigoureux coup de nageoire s'élança vers le sol. Le cou de nageoire s'élança vers l'indien
qui se jeta de côté et évita la morsure du requin, mais non le battement de sa queue, car cette queue, le frappant à la poitrine, l'étendit sur le sol.
Cette scène avait duré quelques secondes à peine. Le requin revint et, se retournant sur le dos, il s'apprêtait à couper l'indien en deux
quand je sentis le capitaine Nemo poster près de moi, et il marcha droit au monstre, prêt à lutter corps à corps avec lui. Le squall, au moment où il allait haper
le malheureux pêcheur, aperçut son nouvel adversaire et, se replaçant sur le ventre, il se dirigea rapidement vers lui. Je vois encore la pose
du capitaine Nemo. Replié sur lui-même, il attendait avec un admirable sang-froid le formidable squall et lorsque celui-ci se précipitait sur lui,
le capitaine, se jetant de côté avec une prestance prodigieuse, évita le choc et lui enfonça son poignard dans le ventre. Mais tout n'était pas dit.
Un combat terrible s'engagea. Le requin avait rugi, pour ainsi dire. Le sang sortait à flot de ses blessures, la mer se ténille de rouge
et, à travers ce liquide opaque, je ne vis plus rien. Plus rien. Jusqu'au moment où, dans une éclaircie,
j'aperçus l'audacieux capitaine cramponner à l'une des nageoires de l'animal, luttant corps à corps avec le monstre, laborant de coups de poignard le ventre de son ennemi,
sans pouvoir toutefois porter le coup définitif, c'est-à-dire l'atteindre en plein cœur. Le squall, se débattant, agitait la masse des os avec
furie et leur remou menacé de me renverser. Je aurais voulu courir à l'espoir de l'espoir du secours du capitaine, mais, cloué par l'horreur,
je ne pouvais remuer. Je regardais l'œil à gare. Je voyais les phases de la lutte se modifier. Le capitaine
tomba sur le sol, renversé par la masse énorme qui pesait sur lui. Puis, les mâchoires du requin s'ouvrirent démésurément
comme une cisaille d'usine et s'en était fait du capitaine, et, pensé, son harpon à la main, Nedland, se précipitant vers le requin, ne lui frappait de sa terrible pointe.
Les flots s'imprégnaient d'une masse de sang. Ils s'agitaient sous les mouvements du squall qui les battait avec une indescriptible fureur.
Nedland n'avait pas manqué son but. C'était le râle du monstre. Frappé au cœur, il se débattait dans des spasmes épouvantables dont le contre-coup renversa conseil.
Pendant, Nedland avait dégagé le capitaine. Celui-ci, relevé sans blessure, à la droite à l'indien, coupa vivement la corde
qui le liait à sa pierre, le prit dans ses bras, et, d'un vigoureux coup de talon, il remonta à la surface de la mer. Nous le suivîmes
tout droit, et, en quelques instants, miraculeusement sauvés, nous atteignions l'embarcation du pêcheur. Le premier soin du capitaine Nemo
fut de rappeler ce malheureux à la vie. Je ne savais pas s'il réussirait. Je l'espérais, car l'immersion de ce pauvre diable n'avait pas été longue,
mais le coup de queue du requin pouvait l'avoir frappé à mort. Heureusement, sous les vigoureuses frictions de conseil du capitaine,
je vis, peu à peu, le noyer revenir au sentiment. Il ouvrit les yeux, et, sous ses glaces, son épouvante même
a voir les quatre grosses têtes de cuivre qui se penchaient sur lui. Et surtout, que dû-t-il penser quand le capitaine Nemo, tirant d'une poche de son vêtement
un sachet de perles, le lui eut mis dans la main ? Cette magnifique aumône de l'homme des eaux, au pauvre indien de Céline,
fut acceptée par celui-ci d'une main tremplante. pas à quels êtres surhumains ils devaient à la fois la fortune et la vie. Sur un signe du capitaine, nous regagnâmes le banc de Pintadine et, suivant la route déjà parcourue, après une demi-heure de marche, nous rencontrions l'ancre qui rattachait au sol le canot du Nautilus. Une fois embarqués,
chacun de nous, avec l'aide des matelots, se débarrassa de sa lourde carapace de cuivre. La première parole du capitaine Nemo fut pour le Canadien. « Merci, maître Land, lui dit-il. – C'est une revanche, capitaine, répondit Nedland. Je vous devais cela. » Un pâle sourire glissa sous les lèvres du capitaine et ce fut tout. « Au Nautilus, dit-il. » L'embarcation vola sur les flots. Quelques minutes plus tard, nous rencontrions le cadavre du requin qui flottait. À la couleur
noir, marquant l'extrémité de sa nageoire, je reconnus le terrible mélanoptère de la mère des Indes, de l'espèce des requins proprement dit. Sa longueur, dépassée 25 pieds, sa bouche énorme, occupée le tiers de son corps. C'était un adulte, ce qui se voyait aussi rangé dedans, disposé en triangles isocels sous la mâchoire supérieure. Conseil le regardait avec un intérêt tout scientifique, et je suis sûre qu'il le rangait non sans raison, dans la classe
des cartilagineux, ordre des chondroptyrigiens, abranchis fixes, famille des sélassiens, genre d'escolles. Pendant que je considérais cette masse inerte, une douzaine de sévurasses mélanoptères apparut tout d'un coup autour de l'embarcation, mais sans se préoccuper de nous, ils se jetèrent sur le cadavre et s'en disputèrent les lambeaux. À huit heures et demi, nous étions de retour à bord d'une otillus. Là, je me prie à réfléchir sur les incidents de notre excursion
au banc de manard. Deux observations sont dégagées inévitablement. L'une pourtant sur l'audace sans pareil du capitaine Nemo, l'autre sur son dévouement pour un être humain, l'un des représentants de cette race qui fuyait sous les mers. Quoi qu'il en dit, cet homme étrange n'était pas parvenu encore à tuer son cœur tout entier. Lorsque je lui fis cette observation, il me répondit d'un ton légèrement ému. C'est indien, monsieur le professeur, c'est un habitant du pays des opprimés, et je suis encore,
et jusqu'à mon dernier souffle, je serai de ce pays-là. Fin du chapitre 3 de la deuxième partie.