chevron_left All chapters 20000 lieues sous les mers home Home

menu_book Chapter 2

from 20000 lieues sous les mers by Jules Verne — automated transcript, may contain recognition errors.

Deuxième partie, chapitre 13 de Vingt mille lieues sous les mers. Ceci est un enregistrement LibriVox. Tous nos enregistrements appartiennent au domaine public. Pour vous renseigner à notre sujet ou pour participer, rendez-vous sur LibriVox.org. Enregistré par Caroline Sophie.

Vingt mille lieues sous les mers par Jules Verne. Deuxième partie, chapitre 13, la banquise. Le Nautilus avait repris son imperturbable direction vers le sud. Il suivait le 50e Méridien avec une vitesse considérable. Voulait-il donc atteindre le pôle ?

Je ne le pensais pas, car jusqu'ici, toutes les tentatives pour s'élever jusqu'à ce point du globe avaient échoué. La saison, d'ailleurs, était déjà fort avancée, puisque le 13 mars des terres antarctiques correspond au 13 septembre des régions boréales,

qui commence la période équinoxiale. Le 14 mars, j'aperçus des glaces flottantes par 55 degrés de latitude, simples débris blafars de 20 à 25 pieds, formant des écueils sur lesquels la mer déferlait.

Le Nautilus se maintenait à la surface de l'océan. Nederland, ayant déjà pêché dans les Mers Arctiques, était familiarisé avec ce spectacle des icebergs. Conseil et moi, nous l'admirions pour la première fois. Dans l'atmosphère, vers l'horizon du sud,

s'étendait une bande blanche d'un éblouissant aspect. Les baléniers anglais lui ont donné le nom de Ice Plink. Quelques épais que soient les nuages, ils ne peuvent l'obscurcir. Elle annonce la présence d'un pack ou banc de glace.

En effet, bientôt apparurent des blocs plus considérables dont les classes se modifiaient suivant les caprices de la brume. Quelques-unes de ces masses montraient des veines vertes, comme si le sulfate de cuivre en eût tracé des lignes ondulées. D'autres, semblables à des normes amétistes,

se laissaient pénétrer par la lumière. Celles-ci réverbéraient les rayons du jour sur les milles facettes de leurs cristaux. Celles-là, nuancées des vifs reflets du calcaire, auraient suffi à la construction de toute une ville de marbre.

Plus nous descendions au sud, plus ces îles flottantes gagnaient en nombre et en importance. Les osopolaires y nichaient par milliers. C'étaient des pétrel, des damiers, des puphins qui nous assourdissaient de leurs cris.

Quelques-uns, prenant le nautiluspe ou le cadavre d'une baleine, venaient s'y reposer et piquer de coups de bec sa tôle sonore. Pendant cette navigation au milieu des glaces, le capitaine Nemo se tint souvent sur la plateforme. Il observait avec attention ses parages abandonnés.

Je voyais son calme regard s'animer parfois. Se disait-il que dans ses mers polaires, interdites à l'homme, il était là chez lui, maître de ses infranchissables espaces, peut-être. Mais il ne parlait pas.

Il restait immobile, ne revenant à lui que lorsque ses instincts de manœuvrier reprenaient le dessus. Dirigeant alors son nautiluspe avec une adresse consommée, il évitait habilement le choc de ses masses, dont quelques-unes mesuraient une longueur de plusieurs milles

sur une hauteur qui variait de 70 à 80 mètres. Souvent, l'horizon paraissait entièrement fermé. À la hauteur du soixantième degré de latitude, toute passe avait disparu. Mais le capitaine Nemo, cherchant avec soin,

trouvait bientôt quelques étroites ouvertures par lesquelles il se glissait audacieusement, sachant bien cependant qu'elle se refermerait derrière lui. Ce fut ainsi que le nautiluspe, guidé par cette main habile, dépassa toutes ses glaces, classées suivant leur forme

ou leur grandeur, avec une précision qui enchantait conseil. Iceberg, ou montagne, icefields, ou champs unis et sans limite, drift ice, ou glace flottante, pack, ou champs brisés,

surnommés palges quand ils sont circulaires, et streams lorsqu'ils sont faits de morceaux allongés. La température était assez basse. Le thermomètre, exposé à l'air extérieur, marquait 2 à 3 degrés au-dessous de zéro.

Mais nous étions chaudement habillés de fourrure dont les focs ou les ours marins avaient fait les frais. L'intérieur du nautiluspe, régulièrement chauffé par ses appareils électriques, défiait les froids les plus intenses.

D'ailleurs, il lui suffit de s'enfoncer à quelques mètres au-dessous des flots pour y trouver une température supportable. Deux mois plus tôt, nous aurions joui sous cette latitude d'un jour perpétuel. Mais déjà la nuit se faisait pendant trois ou quatre heures,

et plus tard, elle devait jeter six mois d'ombre sur ces régions circumpolaires. Le 15 mars, la latitude des îles New Shetland et des Orkney du Sud fut dépassée. Le capitaine m'apprit qu'autrefois,

de nombreuses tribus de focs habitaient ces terres. Mais les baléniers anglais et américains, dans leur rage de destruction, massacrant les adultes et les femelles pleines, là où existait l'animation de la vie,

avaient laissé après eux le silence de la mort. Le 16 mars, vers 8 heures du matin, le Nautilus, suivant le 55e Méridien, coupa le cercle polaire antarctique. Les glaces nous entouraient de toutes parts

et fermaient l'horizon. Cependant, le capitaine Nemo marchait de pass en pass et s'élevait toujours. Mais où va-t-il ? demandai-je. Devant lui, répondait conseil,

après tout, lorsqu'il ne pourra pas aller plus loin, il s'arrêtera. Je n'en jurerai pas, répondis-je. Et, pour être franc, j'avouerai que cette excursion aventureuse

ne me déplaisait point. À quel degré m'émerveillait les beautés de ces régions nouvelles, je ne saurais l'exprimer. Les glaces prenaient des attitudes superbes.

Ici, leur ensemble formait une ville orientale avec ses minarets et ses mosquées innombrables. Là, une cité écroulée et comme jetée à terre par une convulsion du sol. Aspects incessamment variés par les obliques rayons du soleil

ou perdus dans les brumes grises au milieu des ouragans de neige. Puis, de toutes parts, des détonations, des éboulements, de grandes culbutes d'eisberg qui changeaient le décor comme le paysage d'un diorama.

Lorsque le Nautilus était immergé, au moment où se rompait ses équilibres, le bruit se propageait sous les eaux avec une effrayante intensité et la chute de ses masses créait de redoutables remous

jusque dans les couches profondes de l'océan. Le Nautilus roulait et tangait alors comme un navire abandonné à la furie des éléments. Souvent, ne voyant plus aucune issue, je pensais que nous étions définitivement prisonniers,

mais, l'instinct le guidant, sur le plus léger indice, le capitaine Nemo découvrait des passes nouvelles. Il ne se trompait jamais. En observant les mains,

se filait d'eau bleuâtre qui sillonnait les icefields. Aussi, ne m'étèges pas en doute qu'il n'eût aventuré déjà le Nautilus au milieu des mers antarctiques. Cependant, dans la journée du 16 mars,

les champs de glace nous barraient absolument la route. Ce n'était pas encore la banquise, mais de vastes icefields cimentés par le froid. Cet obstacle ne pouvait arrêter le capitaine Nemo et il se lança contre l'icefield

avec une effroyable violence. Le Nautilus entrait comme un coin dans cette masse friable et la divisait avec des craquements terribles. C'était l'antique bélier poussé par une puissance infinie. Les débris de glace, haut projetés,

retombaient en grêle autour de nous. Par sa seule force d'impulsion, notre appareil se creusait inchenal. Quelquefois, emporté par son élan, il montait sur le champ de glace

et l'écrasait de son poids, où, par instant, enfourné sous l'icefield, il le divisait par un simple mouvement de tangage qui produisait de larges déchirures. Pendant ces journées, de violents grains nous assaillirent.

Par certaines brumes épaisses, on ne se fut pas vu d'une extrémité de la plateforme à l'autre. Le vent sautait brusquement à tous les points du compas. La neige s'accumulait en couches si dures qu'il fallait la briser à coups de pique,

rien qu'à la température de 5°C au-dessous de 0°C, toutes les parties extérieures du Nautilus se recouvraient de glace. Un gréement n'aurait pu se manoeuvrer, car tous les garants eussent été engagés dans la gorge des poulies.

Un bâtiment sans voile, ému par un moteur électrique qui se passait de charbon, pouvait seule affronter d'aussi haute latitude. Dans ces conditions, le baromètre se tint généralement très bas.

Il tomba même à 73°C 5 minutes. Les indications de la boussole n'offraient plus aucune garantie. Ces aiguilles affolées marquaient des directions contradictoires en s'approchant du pôle magnétique méridional qui ne se confond pas avec le sud du monde.

En effet, suivant Einstein, ce pôle est situé à à peu près par 70° de latitude et 130° de longitude et d'après les observations de Dupéret, par 135° de longitude et 70° 30 minutes de latitude.

Il fallait faire alors des observations nombreuses sur les compas transportés à différentes parties du navire et prendre une moyenne. Mais souvent, on s'en rapportait à l'estime pour élever la route parcourue,

méthode peu satisfaisante au milieu de ces passes sinueuses dont les points de repère changent incessamment. Enfin, le 18 mars, après 20 assauts inutiles, le Nautilus se fit définitivement enrayé. Ce n'était plus ni les streams, ni les palques,

ni les ice fields, mais une interminable et immobile barrière formée de montagnes soudées entre elles. La banquise, me dit le Canadien. Je compris que pour Nedland,

comme pour tous les navigateurs qui nous avaient précédés, c'était l'infranchissable obstacle. Le soleil ayant un instant paru vers midi, le capitaine Nemo obtint une observation assez exacte qui donnait notre situation par 51° 30 minutes de longitude

et 67° 39 minutes de latitude méridionale. C'était déjà un point avancé des régions antarctiques. De mer, de surface liquide, il n'y avait plus apparence devant nos yeux. Sous les perrons du Nautilus s'étendait une vaste plaine tourmentée,

enchevêtrée de blocs confus, avec tous ce pêle-mêle capricieux qui caractérise la surface d'un fleuve quelque temps avant la débâcle des glaces, mais sur des proportions gigantesques.

Ça et là, des pics aigus, des aiguilles déliées s'élevant à une hauteur de 200 m de pied. Plus loin, une suite de falaises taillées à pique et revêtues de teintes grisâtre, une vaste miroir qui reflétait quelques rayons du soleil

à demi-noyés dans les brumes. Puis, sur cette nature désolée, un silence farouche, à peine rompu par le battement d'ailes, des pétreles ou des puphins.

Tout était gelé alors, même le bruit. Le Nautilus eut donc s'arrêter dans son aventureuse course au milieu des champs de glace. « Monsieur, me dit ce jour-là Nedland, si votre capitaine va plus loin,

eh bien, ce sera un maître homme. Pourquoi Ned ? Parce que personne ne peut franchir la banquise. Il est puissant votre capitaine, mais, mille diables, il n'est pas plus puissant que la nature.

Et là où est la mie des bornes, il faut que l'on s'arrête, bon gré, mal gré. » « En effet Nedland, et cependant j'aurais voulu savoir ce qu'il y a derrière cette banquise. Un mur, voilà ce qu'il m'irrite le plus.

– Monsieur a raison, dit conseil, les murs n'ont été inventés que pour agacer les savants. Il ne devrait y avoir de mur nulle part. – Bon, fit le Canadien, derrière cette banquise, on sait bien ce qui se trouve.

– Quoi donc ? demandais-je. – De la glace et toujours de la glace. – Vous êtes certain de ce fait, Ned, répliquais-je. Mais moi je ne le suis pas, voilà pourquoi je voudrais aller voir.

– Eh bien, monsieur le professeur, répondit le Canadien, renoncez à cette idée. Vous êtes arrivés à la banquise, ce qui est déjà suffisant, et vous n'irez pas plus loin,

ni votre capitaine Nemo, ni son autilus. Et qui le veuille ou non, nous reviendrons vers le Nord, c'est-à-dire au pays des honnêtes gens. Je dois convenir que Nedland avait raison,

et tant que les navires ne seront pas faits pour naviguer sur les champs de glace, ils devront s'arrêter devant la banquise. En effet, malgré ses efforts, malgré les moyens puissants employés

pour disjoindre les glaces, l'autilus fut réduit à l'immobilité. Ordinairement, qui ne peut aller plus loin en équite pour revenir sur ses pas ?

Mais ici, revenir était aussi impossible qu'avancer, car les passes s'étaient refermées derrière nous, et pour peu que notre appareil demeura stationnaire, il ne tarderait pas à être bloqué.

Ce fut même ce qui arriva vers deux heures du soir, et la jeune glace se forma sur ses flancs avec une étonnante rapidité. Je dus avouer que la conduite du capitaine Nemo était plus qu'imprudente.

J'étais en ce moment sur la plateforme. Le capitaine, qui observait la situation depuis quelques instants, me dit « Eh bien, monsieur le professeur,

qu'en pensez-vous ? Je pense que nous sommes pris, capitaine. Pris ? Et comment l'entendez-vous ? J'entends que nous ne pouvons aller ni en avant,

ni en arrière, ni d'aucun côté. C'est, je crois, ce qui s'appelle pris, du moins sur les continents habités. Ainsi, monsieur Aronax, vous pensez que le Nautilus ne pourra pas se dégager ?

Difficilement, capitaine, car la saison est déjà trop avancée pour que vous comptiez sur une débâcle des glaces. Ah, monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo d'un ton ironique,

vous serez toujours le même. Vous ne voyez qu'empêchement et obstacles. Moi, je vous affirme que non seulement le Nautilus se dégagera, mais qu'il ira plus loin encore. Plus loin au sud ?

demandai-je, regardant le capitaine. Oui, monsieur, il ira au pôle. Au pôle, m'écriai-je, ne pouvant retenir un mouvement d'incrédulité. Oui, répondit froidement le capitaine,

au pôle Antarctique, à ce point inconnu où se croisent tous les Méridiens du globe. Vous savez si je fais du Nautilus ce que je veux ? Oui, je le savais, je savais cet homme audacieux jusqu'à la temérité.

Mais vaincre cet obstacle qui irisse le pôle sud, plus inaccessible que ce pôle nord, non encore atteint par les plus hardis navigateurs, n'était-ce pas une entreprise absolument insensée, et que seul l'esprit d'un fou pouvait concevoir ?

Il me vint alors à l'idée de demander au capitaine Nemo s'il avait déjà découvert ce pôle, que n'avait jamais foulé le pied d'une créature humaine. Non, monsieur, me répondit-il, et nous le découvrirons ensemble.

Là où d'autres ont échoué, je n'échouerai pas. Jamais je n'ai promené mon Nautilus aussi loin sur les mers australes, mais je vous le répète, il ira plus loin encore.

Je veux vous croire, capitaine, reprise d'un ton un peu ironique, je vous crois, allons, en avant, il n'y a pas d'obstacle pour nous, brisons cette banquise,

faisons-la sauter, et si elle résiste, donnons des ailes au Nautilus afin qu'il puisse passer par-dessus. Par-dessus, monsieur le professeur,

répondit tranquillement le capitaine Nemo. Non point par-dessus, mais par-dessous. Par-dessous, m'écriai-je.

Une subite révélation des projets du capitaine venait d'illuminer mon esprit. J'avais compris, les merveilleuses qualités du Nautilus allaient le servir encore

dans cette surhumaine entreprise. Je vois que nous commençons à nous entendre, monsieur le professeur, me dit le capitaine, souriant à demi,

vous entrevoyez déjà la possibilité, moi, je dirais le succès, de cette tentative. Ce qui est impraticable avec un navire ordinaire devient facile au Nautilus.

Si un continent émerge au pôle, il s'arrêtera devant ce continent. Mais si, au contraire, c'est la mer libre qui le baigne, il ira au pôle même.

En effet, dis-je, entraîné par le raisonnement du capitaine, si la surface de la mer est solidifiée par les glaces, ses couches inférieures sont libres par cette raison providentielle

qui a placé à un degré supérieur à celui de la congélation le maximum de densité de l'eau de mer. Et, si je ne me trompe, la partie immergée de cette banquise

est à la partie émergente, comme 4 est à 1. À peu près, monsieur le professeur, pour un pied que les icebergs

ont au-dessus de la mer, ils en ont trois au-dessous. Or, puisque ces montagnes de glace ne dépassent pas une hauteur de 100 m, elles ne s'enfoncent que de 300.

Or, qu'est-ce que 300 m pour le Nautilus ? Rien, monsieur. Il pourra même aller chercher, à une profondeur plus grande, cette température uniforme des eaux marines,

et là, nous braverons impuniment les 30 ou 40 degrés de froid de la surface. « Juste, monsieur, très juste, répondis-je en maniement. La seule difficulté,

reprit le capitaine Nemo, sera de rester plusieurs jours immergés sans renouveler notre provision d'air. « N'est-ce que cela, répliquais-je, le Nautilus a de vastes réservoirs,

nous les remplirons et nous fournirons tout l'oxygène dont nous aurons besoin. « Bien imaginé, monsieur Aronax, répondis-t-en souriant le capitaine. « Mais ne voulant pas que vous puissiez

m'accuser de témérité, je vous soumets d'avance toutes mes objections. En avez-vous encore à faire ? « Une seule. « Il est possible,

si la mer existe au pôle sud, que cette mer soit entièrement prise, et, par conséquent, que nous ne puissions revenir à sa surface. « Bon, monsieur,

oubliez-vous que le Nautilus est armé d'un redoutable éperon, et ne pourrons-nous le lancer diagonalement contre ces champs de glace qui s'ouvriront au choc ?

« Hé, monsieur le professeur, vous avez des idées aujourd'hui. « D'ailleurs, capitaine, ajoutais-je m'enthousiassement de plus belle, pourquoi ne rencontrerait-on pas la mer libre

au pôle sud comme au pôle nord ? « Les pôles du froid et les pôles de la terre ne se confondent ni dans l'hémisphère australe ni dans l'hémisphère boréale, et, jusqu'à preuve contraire,

on doit supposer ou un continent ou un océan dégagé de glace à ces deux points du globe. « Je le crois aussi, monsieur Aronax, répondit le capitaine Nemo.

« Je vous ferai seulement observer qu'après avoir émis tant d'objections contre mon projet, maintenant vous m'écrasez d'arguments en sa faveur.

« Le capitaine Nemo disait vrai. « J'en étais arrivé à le vaincre en audace. « C'était moi qui l'entraînais au pôle. « Je le devançais, je le distançais. « Mais non, pauvre fou.

« Le capitaine Nemo savait mieux que toi le pour et le contre de la question, et il s'amusait à te voir emporter dans les rêveries de l'impossible. « Cependant il n'avait pas perdu un instant.

« À un signal, le second parut. « Ces deux hommes s'entretinrent rapidement dans leur incompréhensible langage, et soit que le second eût été antérieurement prévenu,

soit qu'il trouva le projet practicable, il ne laissa voir aucune surprise. « Mais si impassible qu'il fût, il ne montra pas une plus complète impassibilité que conseil.

« Lorsque j'annonçais à ce digne garçon notre intention de pousser jusqu'au pôle sud, « Un, comme il plaira à monsieur, accueillit ma communication, et je dû m'en contenter.

« Quant à Nedland, si jamais épaule se levèrent haut, ce fut celle du Canadien. « Voyez-vous, monsieur, me dit-il, vous et votre capitaine Nemo,

vous me faites pitié. « Mais nous irons au pôle, maître Ned. « Possible. « Mais vous n'en reviendrez pas. « Et Nedland rentra dans sa cabine

pour ne pas faire un malheur, dit-il, en me quittant. « Cependant, les préparatifs de cette audacieuse tentative venaient de commencer.

« Les puissantes pompes du Nautilus refoulaient l'air dans les réservoirs et l'emmagasinaient à une haute pression. « Vers quatre heures, le capitaine Nemo m'annonça

que les panneaux de la plateforme allaient être fermés. « Je jetai un dernier regard sur l'épaisse banquise que nous allions franchir.

« Le temps était clair, l'atmosphère assez pure, le froid très vif, douze degrés au-dessous de zéro. « Mais le vent s'étant calmé,

cette température ne semblait pas trop insupportable. « Une dizaine d'hommes montèrent sur les flancs du Nautilus et, armés de pics,

ils cassèrent la glace autour de la carène qui fut bientôt dégagée. « Opération rapidement pratiquée, car la jeune glace

était mince encore. « Tous nous rentrâmes à l'intérieur. « Les réservoirs habituels se remplirent de cette eau tenue libre à la flottaison.

« Le Nautilus ne tarda pas à descendre. « J'avais pris place au salon avec conseil. « Par la vitre ouverte, nous regardions les couches inférieures de l'océan austral.

« Le thermomètre remontait. « L'aiguille du manomètre déviait sur le cadran. « À trois cents mètres environ, ainsi que l'avait prévu le capitaine Nemo,

nous flottions sous la surface ondulée de la banquise. « Mais le Nautilus s'immergea plus bas encore. « Il atteignait une profondeur de 800 mètres.

« La température de l'eau, qui donnait 12 degrés à la surface, n'en accusait plus que 11. « Deux degrés étaient déjà gagnés. « Il va sans dire

que la température du Nautilus, élevée par ses appareils de chauffage, se matonnait à un degré très supérieur. « Toutes les manœuvres s'accomplissaient avec une extraordinaire précision.

« On passera dans des places à Monsieur, me dit conseil. « J'y compte bien, répondis-je, avec le ton d'une profonde conviction.

« Sous cette mer libre, le Nautilus avait pris directement le chemin du pôle, sans s'écarter du 52e Méridien. « De 67 degrés 30 minutes

à 90 degrés 22 degrés et demi en latitude restaient à parcourir, c'est-à-dire un peu plus que 500 lieues. « Le Nautilus prit une vitesse moyenne de 26 000 à l'heure,

la vitesse d'un train express. S'il la conservait, 40 heures lui suffisaient pour atteindre le pôle. « Pendant une partie de la nuit,

la nouveauté de la situation nous retint, conseillez-moi, à la vitre du salon. « La mer s'illuminait sous l'irradiation électrique du fanal,

mais elle était déserte. « Les poissons ne séjournaient pas dans ces eaux prisonnières. « Ils ne trouvaient là qu'un passage pour aller de l'océan Antarctique

à la mer libre du pôle. « Notre marche était rapide, on la sentait telle au tressaillement de la longue coque d'acier.

« Vers deux heures du matin, j'allais prendre quelques heures de repos, conseille Mimita. « En traversant les coursives, je ne rencontrais point le capitaine Nemo.

« Je supposais qu'il se tenait dans la cage du timonier. « Le lendemain, 19 mars, à cinq heures du matin, je repris mon poste dans le salon.

« Le loc électrique m'indiqua que la vitesse du Nautilus avait été modérée. « Il remontait alors vers la surface, mais prudemment,

en vidant lentement ses réservoirs. « Mon cœur battait. Allions-nous émerger et retrouver l'atmosphère libre du pôle ? « Non.

« Un choc m'apprit que le Nautilus avait heurté la surface inférieure de la banquise, très épaisse encore, à en juger par la matité du bruit.

« En effet, nous avions touché pour employer l'expression marine, mais en sens inverse et par mille pieds de profondeur, ce qui donnait 2000 pieds de glace

au-dessus de nous, dont 1000 émergeaient. « La banquise présentait alors une hauteur supérieure à celle que nous avions relevé

sur ses bords, circonstances peu rassurantes. « Pendant cette journée, le Nautilus recommença plusieurs fois cette même expérience

et toujours il vint se heurter contre la muraille qui plafonnait au-dessus de lui. « À certains instants, il la rencontra par 900 mètres,

ce qui accusait 1200 mètres d'épaisseur, dont 200 mètres s'élevaient au-dessus de la surface de l'océan. « C'était le double de sa hauteur au moment où le Nautilus

s'était enfoncé sous les flots. « Je notais soigneusement ses diverses profondeurs et j'obtins ainsi le profil sous-marin de cette chaîne

qui se développait sous les eaux. « Le soir, aucun changement n'était survenu dans notre situation. « Toujours la glace,

entre 400 et 500 m de profondeur. Diminution évidente, mais quelle épaisseur encore entre nous et la surface de l'océan. « Il était 8 heures alors.

« Depuis 4 heures déjà, l'air aurait dû être renouvelé à l'intérieur du Nautilus, suivant l'habitude quotidienne du bord. « Cependant,

je ne souffrais pas trop, bien que le capitaine Nemo n'eût pas encore de demander à ses réservoirs un supplément d'oxygène.

« Mon sommeil fut pénible pendant cette nuit. « Espoir et crainte massigeaient tour à tour. « Je me relevais plusieurs fois.

« L'état d'atonement du Nautilus continuait. « Vers 3 heures du matin, j'observais que la surface inférieure de la banquise se rencontrait seulement

par 50 m de profondeur. « 150 pieds nous séparaient alors de la surface des eaux. « La banquise redevenait peu à peu à Icefield.

« La montagne se refaisait la plaine. « Mes yeux ne quittaient plus le manomètre. « Nous remontions toujours en suivant, par une diagonale, la surface resplendissante

qui étince lait sous les rayons électriques. « La banquise s'abaisseait en-dessus et en-dessous par des rampes allongées. « Elle s'amincissait de mille en mille. « Enfin,

à 6 heures du matin, ce jour mémorable du 19 mars, la porte du salon s'ouvrit. Le capitaine Nemo parut. « La mer libre,

me dit-il. » Fin du chapitre 13 de la deuxième partie.

CAPTIONS
Loading...